Beaucoup d'enseignants associent l'enseignement explicite au cours magistral qu'ils ont subi dans leur propre scolarité : le professeur parle, les élèves copient, personne ne comprend vraiment. Cette confusion coûte cher. Elle éloigne des pratiques dont la recherche confirme l'efficacité, précisément pour les élèves qui peinent à décoder les implicites scolaires.

En juin 2022, le Conseil scientifique de l'éducation nationale (CSEN) a consacré une synthèse complète à cette approche. Sa conclusion est sans ambiguïté : l'enseignement explicite n'est pas incompatible avec la créativité pédagogique. Il en est souvent le prérequis.

Voici comment l'intégrer dans vos classes de cycle 3 et 4 sans sacrifier ni la profondeur ni l'inventivité.


Qu'est-ce que l'enseignement explicite selon les sciences cognitives ?

L'enseignement explicite repose sur une idée contre-intuitive : l'apprentissage ne se produit pas naturellement par simple exposition ou par découverte libre. Le cerveau d'un élève novice n'est pas équipé pour inférer des concepts complexes à partir d'activités ouvertes, faute d'avoir les structures cognitives nécessaires pour organiser les nouvelles informations.

John Sweller, psychologue à l'Université de Nouvelle-Galles du Sud, a théorisé ce phénomène avec la théorie de la charge cognitive : la mémoire de travail ne peut traiter qu'un nombre limité d'éléments simultanément. Lorsqu'un élève doit en même temps comprendre le contenu, déduire la méthode et produire une réponse, il sature. L'apprentissage s'arrête.

L'enseignement explicite répond à cette contrainte neurologique en séquençant l'exposition. Barak Rosenshine, chercheur à l'Université de l'Illinois, a formalisé ces principes après avoir analysé des milliers d'heures d'observation de classes performantes. Ses travaux, repris et validés par le CSEN dans sa synthèse de 2022, identifient des gestes précis : présenter les nouvelles notions en petites étapes, vérifier la compréhension fréquemment, donner un feedback immédiat.

Le Socle commun de connaissances, de compétences et de culture va dans ce sens en invitant les enseignants à expliciter les attendus et les critères de réussite pour chaque compétence visée.

Ce que le CSEN précise

L'enseignement explicite ne se réduit pas à la récitation ou à la transmission descendante. Il désigne une démarche active où l'enseignant verbalise ses raisonnements, anticipe les erreurs fréquentes et ajuste son soutien en fonction des réponses des élèves — en temps réel.

Pourquoi l'implicite scolaire creuse les inégalités

Dans un cours où les attendus restent implicites, les élèves qui viennent de familles familiarisées avec les codes scolaires les devinent. Les autres non. Ce phénomène, bien documenté dans la recherche sociologique française, explique en partie pourquoi l'enseignement explicite est aujourd'hui préconisé en éducation prioritaire : rendre visible ce que l'école attend constitue un acte d'équité, pas seulement un choix pédagogique.


Le triptyque gagnant : modelage, pratique guidée et pratique autonome

La structure de l'enseignement explicite est souvent résumée par la formule «I do, We do, You do». En français : modelage, pratique guidée, pratique autonome. Chaque phase correspond à un niveau de responsabilité croissant pour l'élève, avec un retrait progressif du soutien de l'enseignant.

1. Le modelage : penser à voix haute

Pendant le modelage, l'enseignant exécute la tâche devant les élèves en verbalisant chaque étape de son raisonnement. Ce n'est pas une démonstration silencieuse du résultat parfait : c'est une exposition à la pensée experte, avec ses tâtonnements et ses corrections en temps réel.

En cycle 4, pour une rédaction argumentative : «Je commence par identifier la thèse que je veux défendre. Je me demande quel argument sera le plus convaincant pour mon lecteur. Je choisis celui qui s'appuie sur un fait précis, parce que...» Ce monologue cognitif rend visible ce qui reste habituellement invisible.

Le Centre Alain Savary de l'IFÉ (ENS Lyon) insiste sur ce point : le modelage efficace n'est pas celui où l'enseignant produit un exemple irréprochable, mais celui où il expose une démarche, y compris ses hésitations et les raisons pour lesquelles il corrige une erreur.

2. La pratique guidée : l'étayage en action

Dans la phase guidée, les élèves travaillent sur des tâches proches de celle du modelage, avec un soutien actif. Ce soutien, que Jérôme Bruner appelait «scaffolding» (étayage), est progressivement retiré à mesure que les élèves gagnent en autonomie.

En cycle 3, pour la résolution de problèmes mathématiques : l'enseignant propose un problème similaire à celui du modelage, pose des questions ouvertes («Quelle est la première donnée utile ?»), valide les raisonnements intermédiaires et corrige immédiatement les confusions avant qu'elles ne se solidifient en fausses croyances.

La recherche menée en Martinique en éducation prioritaire souligne que cette phase guidée est souvent raccourcie dans les pratiques ordinaires, ce qui explique en partie les résultats décevants de certaines mises en œuvre de l'enseignement explicite.

3. La pratique autonome : ne pas lâcher trop tôt

La pratique autonome n'arrive qu'une fois la compréhension de base stabilisée. L'erreur la plus fréquente est de laisser les élèves travailler seuls avant que la pratique guidée ait produit des résultats probants.

En cycle 4, en histoire-géographie : après le modelage sur l'analyse d'un document iconographique et plusieurs exercices guidés, les élèves analysent seuls un document inédit — mais sur le même type de tâche. La nouveauté porte sur le contenu, pas sur la méthode. C'est à ce stade que la créativité peut s'exprimer pleinement, précisément parce que la méthode est automatisée et ne consomme plus de ressources cognitives.

Signal d'alarme à surveiller

Si plus d'un tiers des élèves commettent la même erreur en pratique autonome, c'est le signe que la phase guidée était insuffisante. Revenez en arrière plutôt que de continuer : les erreurs répétées non corrigées se consolident en mémoire à long terme.


Enseignement explicite vs pédagogie de la découverte : le match des données

La tension entre enseignement explicite et approches constructivistes structure une grande partie du débat pédagogique français. Les données disponibles ne soutiennent pas une opposition absolue, mais elles établissent des conditions d'efficacité différentes selon le profil des élèves.

John Hattie, de l'Université de Melbourne, a agrégé les résultats de plus de 800 méta-analyses dans Visible Learning (2009). Ses travaux, repris dans la synthèse du CSEN, attribuent à l'enseignement direct une taille d'effet substantielle sur les résultats scolaires.

d = 0,60
Taille d'effet de l'enseignement direct (méta-analyse Hattie, 2009)

L'explication cognitive est celle de Sweller : un novice qui doit simultanément comprendre le contenu, déduire la méthode et produire une réponse sature sa mémoire de travail. L'enseignement explicite allège cette charge en séparant les étapes.

Cela ne signifie pas que la pédagogie de la découverte est sans valeur. Sweller lui-même décrit un «effet de renversement de l'expertise» : les élèves experts apprennent mieux en explorant librement ; les novices apprennent mieux avec un guidage fort. L'opposition n'est donc pas entre deux philosophies mais entre deux moments dans le parcours d'apprentissage.

L'Académie de Paris et l'UNSA-Éducation plaident toutes deux pour une complémentarité entre les deux approches. Les critiques légitimes, comme celles relayées par l'OZP, visent les mises en œuvre dogmatiques et les risques de standardisation des pratiques, pas le principe de l'explicitation en lui-même.


Adapter l'enseignement explicite aux élèves DYS et TDAH

L'enseignement explicite bénéficie particulièrement aux élèves présentant des troubles des apprentissages, car il réduit l'ambiguïté et structure les étapes. Mais il requiert des adaptations spécifiques pour être pleinement accessible.

Segmenter les tâches

Pour un élève dyslexique ou présentant un TDAH, une consigne en cinq étapes constitue déjà une surcharge. Décomposez chaque tâche en micro-étapes numérotées, affichées en permanence et formulées avec un verbe d'action unique. En cours de français : «1. Lis le texte une fois. 2. Souligne le sujet de chaque phrase. 3. Vérifie avec ton voisin.» Chaque étape a un critère de complétion visible.

Alléger les supports visuels

Les élèves DYS traitent plus difficilement les pages surchargées d'informations. Un support de modelage efficace pour eux ne présente qu'un élément à la fois : une phrase d'exemple, un schéma simple, une consigne unique.Le contraste visuel, notamment le fond clair et la police sans empattement en corps 14 minimum, constitue une condition d'accès au contenu.

Le feedback immédiat comme ancrage

Les élèves TDAH ont une fenêtre d'attention plus courte et ont besoin de confirmation rapide que leur raisonnement est sur la bonne voie. Pendant la pratique guidée, des micro-validations fréquentes («oui, c'est ça», «non, relis l'étape 2 avant de continuer») les maintiennent engagés et préviennent la démotivation par accumulation d'erreurs silencieuses.

Geste professionnel à systématiser

Après chaque modelage, posez une question de reformulation à la classe entière avant de passer à la pratique guidée : «Qui peut me redire la première étape dans ses propres mots ?» Ce temps de vérification prend 90 secondes et évite 20 minutes d'exercices ratés dans un angle mort.

La structure comme ressource

Pour les élèves TDAH, la prévisibilité de la séquence explicite est en elle-même une ressource : savoir que le cours commence toujours par un modelage, que la pratique guidée précède toujours l'autonomie, que le feedback est immédiat réduit l'anxiété anticipatoire et libère des ressources cognitives disponibles p## Quels outils numériques pour soutenir l'explicitation ?

L'enseignement explicite gagne en puissance quand des outils permettent à l'enseignant de vérifier la compréhension en temps réel, et non après coup, une fois que les erreurs sont installées. Il est utile de garder à l'esprit que la vérification de la compréhension tend à rester le maillon le plus faible dans les mises en œuvre ordinaires de l'enseignement explicite : y accorder une attention particulière fait souvent toute la différence.

Les outils de quiz formatif en temps réel

Des outils comme Wooclap, Plickers ou Socrative permettent de poser des questions courtes aprèsle modelage. L'enseignant obtient immédiatement une distribution des réponses : si 40 % des élèves ont choisi la mauvaise option, il ajuste avant de passer à la pratique guidée.C'est exactement ce que Rosenshine désignait par «checking for understanding», soit la vérification de la compréhension, dans ses principes.

Les tableaux blancs numériques collaboratifs

Pendant la pratique guidée, des outils comme les espaces whiteboard collaboratifs permettent à l'enseignant de modéliser en temps réel tout en laissant les élèves annoter, corriger ou compléter la démarche. L'avantage sur le tableau traditionnel : l'espace reste accessible après la séance pour la révision autonome.

Les outils de feedback vidéo asynchrone

Pour la pratique autonome à distance ou en classe inversée, les outils de feedback vidéo permettent aux élèves de montrer leur démarche, pas seulement leur résultat. Un élève qui enregistre sa résolution pas à pas expose son raisonnement de la même façon que l'enseignant le fait pendant le modelage. L'enseignant identifie précisément où le raisonnement bifurque, et peut cibler son feedback en conséquence.

Des plateformes comme Flip rendent ce type d'échange asynchrone possible à grande échelle : les élèves déposent une vidéo de leur démarche, l'enseignant répond avec un retour ciblé, et la classe entière bénéficie des erreurs fréquentes identifiées lors d'une mise en commun.

À distance, l'explicitation devient critique

En enseignement à distance ou hybride, les régulateurs implicites du présentiel disparaissent : le regard de l'enseignant, le geste vers le tableau, la circulation dans les rangs. Structurer encore plus explicitement les consignes, les étapes et les critères de réussite n'est pas une contrainte supplémentaire ; c'est la condition pour que l'apprentissage ait lieu.


Ce que cela change concrètement dans votre classe

Mettre en œuvre l'enseignement explicite ne demande pas de révolutionner vos cours ni d'abandonner vos convictions pédagogiques. Cela commence par trois décisions modestes mais conséquentes.

Première décision : identifier, pour chaque séance, ce que vous voulez que les élèves sachent faire à la fin, et le dire explicitement au début. Pas «aujourd'hui on travaille sur la proportionnalité», mais «à la fin de la séance, vous saurez vérifier si deux grandeurs sont proportionnelles en construisant un tableau de valeurs».

Deuxième décision : réserver 10 à 15 minutes pour un modelage en pensant à voix haute dès l'introduction d'une nouvelle notion. Ce temps semble long ; il est rentable parce qu'il réduit le temps de remédiation ultérieure.

Troisième décision : ne pas laisser les élèves travailler seuls avant d'avoir vérifié, par une question directe ou un outil de quiz, que la compréhension de base est là.

Ces trois gestes coexistent parfaitement avec des débats, des projets collaboratifs ou des productions créatives. L'enseignement explicite ne définit pas la totalité de votre pédagogie ; il structure les moments où vous introduisez du nouveau — pour que les moments de liberté qui suivent soient réellement féconds plutôt qu'une simulation d'autonomie pour des élèves qui n'ont pas encore les outils pour en profiter.

C'est précisément là que la créativité retrouve sa place : quand la méthode est intégrée, elle n'encombre plus la mémoire de travail, et l'élève peut consacrer toute son énergie cognitive à explorer, à questionner, à produire quelque chose de nouveau.